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Jérôme Garcin: Le VoyantCritique: « Le Voyant » de Jérôme Garcin

Dans son dernier livre, Jérôme Garcin emplit de couleurs et de tonalités recherchées un verbe sonnant fort et fier, celui de «  résister  ». Un verbe que l’auteur honore pour la seconde fois. En 1994, il rendait un hommage distingué à un résistant tombé dans le Vercors, un certain Jean Prévost alias «  Capitaine Goderville  ». Monsieur Garcin a le mérite d’honorer ceux qui ont lutté pour des valeurs et des droits, dont les racines prennent force et appui au plus profond du terreau de la liberté. Il est pénible de reconnaître que, tout comme Jean Prévost, le destin de Jacques Lusseyran fut de tomber dans l’oubli sombre et injuste d’une société qui préfère, trop souvent, porter honneurs à quelques demi-habiles.

Né en 1924, Jacques Lusseyran est une figure exceptionnelle que l’on admire tant pour sa témérité que pour sa volonté de saisir le monde, deux attributs qui en lui se confondent. Fou des couleurs et des formes qui l’entourent, il devient aveugle à l’âge de huit ans. Cet accident, le futur résistant, le considère comme une seconde naissance, laquelle lui fait comprendre qu’il vaut mieux retourner les yeux en soi pour mieux célébrer le regard. Il disait en effet: «  La cécité a changé mon regard, elle ne l’a pas éteint.  » Par les efforts de sa mère, le jeune Jacques poursuit l’acquis d’un savoir détaillé. Passionné de philosophie, d’histoire et de littérature, il s’encourage à passer les examens pour entrer à l’Ecole Normale Supérieure. Toutefois, dans la France désormais occupée par les représentants d’une nouvelle Europe nazie, cette institution refuse les difformes, ceux qui, selon les normes aryennes, ne sont pas tout-à-fait «  humains  ». Qu’à cela ne tienne, il prendra sa revanche plus tard  ! Il s’occupe alors à une autre activité qu’il avait débutée dès l’Occupation  : la défense de la personne humaine et de sa liberté de choisir et d’oser  ; en un mot  : il résiste  ! 

Membre du mouvement Défense de la France, l’adolescent se fait arrêter puis déporter à Buchenwald. Il y survivra durant quinze mois. Rendu plus aveugle qu’il ne l’était – car les parfums du camp relèvent de ceux d’un cauchemar morbide – il éprouve parfois le besoin de retrouver les doux souvenirs de son enfance pour affronter une réalité qui lui fera renoncer à parler la langue allemande qu’il avait pourtant chérie. Revenu d’Allemagne, il voyage et enseigne notamment aux Etats-Unis d’Amérique. Il rédige également une thèse intitulée Le Syncrétisme religieux chez Gérard de Nerval. Il meurt dans un accident d’automobile sur une route de Loire-Atlantique à l’âge de quarante-sept ans.

Cette croyance en l’homme qui caractérise tant Jacques Lusseyran, il la doit sans doute à son père, disciple de Rudolf Steiner – membre du mouvement de la théosophie fondé notamment par Helena Blavatsky, puis fondateur de l’anthroposophie – fréquentant le Goetheanum à Dornach dans le canton de Soleure. Peu après sa mort, le dernier texte de l’ancien résistant sera lu et commenté dans le cadre d’un congrès tenu près de Zurich  : «  (…) Jacques Lusseyran a su garder une disposition d’âme innée où rayonnait la foi en l’homme, un amour débordant des êtres et des choses, l’espoir sans défaillance des bienfaits inhérents à la vie. La force incisive de ce petit texte lui confère une voix et une présence bien plus perceptible que les bruits du dehors.  »

Jérôme Garcin, on le sait depuis longtemps, possède un rythme porteur et un style qu’il faut dire «  noble  » – qualités nécessaires et dignes du personnage qu’il évoque. Il n’oublie point de citer en exemple toute une jeunesse qui s’est levée pour mettre à mal l’organisation nazie en France  : «  Eux (ces jeunes) refusent d’abdiquer, de se soumettre. Ils grondent en rongeant leur frein. Ils savent que si la jeunesse est leur force, le temps est venu, tel un printemps précoce, de basculer dans l’âge adulte. D’étranges adultes à la bouche puérile coiffée d’un duvet et aux doigts maculés d’encre qui ne connaissent pas encore le goût sucré-salé de la peau savoureuse des femmes.  »

Ce livre nécessaire thématise évidemment la mémoire de l’écrivain faisant alors écho aux dernières paroles du discours de Patrick Modiano à Stockholm  :  «  Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme des icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.  » Et le lecteur d’être ému et heureux que Jérôme Garcin ait eu l’honneur de dédier son livre au récent Prix Nobel de Littérature.


Garcin, Jérôme (2015): Le Voyant, Paris: Gallimard.

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